CINETUDES
Samedi 06 Septembre 2008
4:52
FILMS CROISES

TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch – 1942 / Alan Johnson – 1983)

Le chef d'oeuvre de Lubitch reste à notre époque intouchable, moderne, grinçant et il n'est pas question ici de justifier l'existence du remake de Johnson ou de tenter une réelle comparaison là où d'aucuns crieront au crime de lèse-majesté, il est juste ici question de faire partager une certaine tendresse pour la version de 1984 qui en plus d'être un hommage de qualité, s'avère truculente dans certains de ses ajouts.





TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch – 1942 / Alan Johnson – 1983)


En 1942 sort To be or not to be d'Ernst Lubitsch , plus qu'un plaidoyer contre le nazisme et une ode à la résistance, ce film est un hommage à l'humanité, au courage d'hommes obligés de troquer leurs habits d'amuseurs pour ceux moins seyants de héros. Au-delà de la comédie vaudevillesque et de la mise en abîme, ce film, au même titre que Le Dictateur de Chaplin , place l'humour en rempart contre l'indicible horreur du nazisme et porte en lui l'idée que l'humour a sa place dans les circonstances les plus horribles, constituant le dernier bastion d'êtres en proie aux angoisses les plus grandes. Ce traitement, très courant à notre époque, ne l'était pas pendant la guerre et a valu de durs moments à Lubitsch à la fin de sa vie.

Drôle d'idée que de confronter le chef d'oeuvre de Lubitsch à son remake par Alan Johnson en 1983. On sera tenté de dénier tout intérêt à ce dernier mais ce serait une erreur. En effet Alan Johnson offre là une bonne occasion à Mel Brooks de se départir des aspects les plus outranciers et les plus néfastes de son humour pour rendre hommage à Lubitsch (il s'agit d'un remake fidèle, nombre de séquences étant reproduites à l'identique) pour que se déchaine le slapstick dans le cadre d'un scénario plus qu'éprouvé.

TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch – 1942 / Alan Johnson – 1983)
Alan Johnson travaille depuis longtemps en tant que chorégraphe pour Brooks ( The Producers en 1968 et depuis Blazing saddles , History of the world , Dracula : dead and loving it ) et la patte de Brooks est trop visible pour l'imaginer cantonné à faire l'acteur, d'autant que le scénario a été retouché par Ronny Graham (qui a déjà travaillé pour lui et participera à 4 films). La collaboration semble fructueuse et l'on sait de quoi Brooks est capable lorsque'il est bien accompagné ( Young Frankenstein avec Gene Wilder a de quoi convaincre les plus sceptiques).

La Pologne pendant la deuxième guerre mondiale, les troupes Allemandes se massent aux frontières d'un pays qui sera dévasté. Pendant ce temps Joseph Tura (Frederick Bronski dans la version de Johnson , les deux personnages fusionnant) donne le meilleur de lui-même sur scène en interprétant Hamlet pendant que sa femme en proie à des pulsions adultérines donne rendez-vous dans sa loge à un jeune et séduisant aviateur polonais au moment du très fameux monologue de Hamlet, "To be or not to be" que massacre son mari. A partir de là et après l'entrée violente du régime nazi dans le quotidien des Polonais, rien ne sera plus comme avant, et les époux Tura/Bronski seront vite impliqués dans une magnifique expression de leur dévouement patriotique et de leur amour réciproque grâce à leur métier et passion : le théâtre.

TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch – 1942 / Alan Johnson – 1983)

Il est toujours gênant de voir naître un remake, tant l'idée n'est la plupart du temps motivée que par une déplaisante volonté de recyclage financier de ce que l'on estime trop vieux pour rencontrer du succès auprès des plus jeunes générations. Ici, c'est d'autant plus génant que le film de Lubitsch est encore incroyablement moderne (un des derniers gags mettant en scène le faux Hitler en est une preuve hilarante), tout particulièrement dans la mise en scène qui, en restant toujours dynamique, demande un certain investissement de la part du spectateur. Historiquement aussi, l'adaptation peut mécontenter, le film date de 1942 et que penser de ce point de vue sur ce qui pousse les hommes à la résistance depuis notre époque abritée derrière le calme guerrier du monde occidental.

TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch – 1942 / Alan Johnson – 1983)
Mais le propos de Johnson / Brooks n'est pas de remettre ce film au goût du jour, mais de lui donner une tonalité différente, le comique de situation s'enrichissant de la Slapstick Comedy burlesque chère à Brooks . Jouant sur les mots avec de nombreuses répliques issues du film de Lubitsch , on ne peut apprécier ce film pleinement qu'en ayant vu l'original. Sans compter l'aspect "music-hall" qui reste indissociable de Mel Brooks et dont le cadre du théâtre des Tura/Bronski constitue un parfait prétexte à des digressions chantantes.

Que reste-il du chef d'oeuvre de Lubitsch me demanderez-vous l'oeil malicieux ? "Hé bien tout et rien" ne manquerai-je pas de répondre non sans savourer le délicieux frisson occasionné par cette réponse provocante. Inutile de rechercher le ton pince-sans-rire de l'original car ici le trait est forcé, l'humour est gras et le cocasse des situations est gonflé à la limite de l'éclatement. Pourtant un respect énorme sourdit de ce remake. Les étapes de l'intrigue de l'original sont scrupuleusement respectées, les personnages aussi, qu'il s'agisse de la lâcheté du colonel Erhardt, ou de l'ethnocentrisme de Joseph Tura, rien de ce qui faisait le charme des personnages de l'original ne manque à l'appel. Il est d'ailleurs frappant de constater que la lourdeur de certains gags s'intègre parfaitement à l'intrigue, l'absurde dont le pouvoir destructeur a été montré par les ZAZ ( Zucker Abrahams Zucker , trio à l'origine de la série de films Y a-t-il un pilote dans l'avion ?) ne vient jamais compromettre un scénario original d'une solidité comique à l'épreuve du temps.

L'audace et la maladresse des personnages sont renforcées afin de ne pas se limiter aux quiproquos et chassés croisés du métrage original déjà connus du spectateur. Pour exemple la séquence où Joseph Tura se fait passer pour le Colonel Erhardt face au professeur Siletski et où, non content de faire douter de son identité par la piètre qualité de son improvisation, celui-ci est définitivement trahi dans le remake par le sceau du théâtre sur son fauteuil et par le téléphone-accessoire sur son bureau (qui sonne en faisant des petits bonds). Le remake va plus loin que l'original dans le burlesque et le grotesque, non sans jouer sur une certaine complicité avec le spectateur : ici ce dernier sait comment Joseph Tura va être démasqué et c'est là que le couple Johnson / Brooks double le discrédit visuel pour ajouter à notre inconfort et à notre joie là où une simple copie de la scène aurait été le fruit de comparaisons peu flatteuses pour le remake.

TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch – 1942 / Alan Johnson – 1983)

Les traits sont donc forcés mais jamais Johnson et Brooks n'oublient les enjeux auxquels les personnages qu'ils caricaturent sont confrontés : la peur de tout perdre : la vie, l'être aimé, la dignité. Et si Johnson fait tomber Joseph Tura dans l'escalier, si les aspects égocentriques de sa personnalité sont forcés, si sa jalousie l'emporte dans des colères déplacées face aux nazis, si ses talents d'acteur et sa popularité sont foulés du pied, il n'en demeure pas moins touchant par son humanisme et sa façon d'assumer ses témérités. C'est là un élément essentiel du film original qui met constamment en exergue les sentiments plus superficiels d'amour, d'amitié de ces hommes face à l'atroce et déshumanisante machine nazi, celle-ci étant le plus souvent ridiculisée par le biais des manipulations dont ses exécutants feront l'objet.

L'occasion était trop belle pour Mel Brooks de se grimer en Hitler (ce qui explique la fusion de deux personnages, puisque Joseph Tura ne se fait pas passer pour Hitler dans le film original, il s'agit de Bronski, un de ses collègues) et de multiplier les blagues sur le régime nazi et sa cruauté envers certaines catégories de la population polonaise (" …without Jews, fags and gypsies, there is no theater" - sans les Juifs, les pédés et les gitans, il n'y a plus de théâtre) avec une naïveté parfois touchante ("…it seems they don't like gypsies either" - ils n'ont pas l'air d'aimer les gitans non plus).

TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch – 1942 / Alan Johnson – 1983)
Fervent amateur de blagues sur le nazisme (tout comme un autre génial cinéaste juif : Woody Allen , qui déclarait qu'écouter Wagner lui donnait envie d'envahir la Pologne) depuis The Producers et sa comédie musicale à la gloire du 3ème Reich (et son fameux refrain "Springtime for Hitler and Germany"), Brooks prend un plaisir évident à accentuer la bêtise et l'incompétence des Nazis pour notre plus grand bonheur, même si Lubitsch n'y allait déjà pas de main morte : on pense là au colonel Erhardt qui fait la cour à Maria Tura par la voie de son subordonné hiérarchique dont la rigidité comportementale et intellectuelle n'est guère un atout. La très regrettée Anne Bancroft (épouse de Mel Brooks dans la vie, qui s'est éteinte récemment) en se glissant dans le personnage de Maria Tura lui donne une résonance et une présence différente de celle de Carole Lombard , apparaissant moins jeune dans ce rôle, ses ruses et son implication dans ce jeu de faux-semblants face aux Allemands semblent plus proches de celles de son mari en première ligne. On notera une accentuation (mais est-ce réellement une surprise connaissant Mel Brooks ?) des allusions sexuelles entre Maria Tura et le lieutenant Sobinski. On gardera figées dans notre esprit les images du début du film où, alternant querelles en coulisses avec son mari et sourires au public, elle incarne cette complice à la fois privée et publique de son mari, l'image la plus belle et la plus douloureuse que laisse sans doute Anne Bancroft à Mel Brooks

TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch – 1942 / Alan Johnson – 1983)

Pour Jean Douchet in les Cahiers du Cinéma en 1962 : "Tura et ses camarades puisant, par la force des choses, une invention de chaque instant "seront", alors que les nazis ne "seront" pas en face d'eux."

Pourtant si Tura triomphe des nazis, c'est certes en "étant", c'est-à-dire dans une conception pleine de la vie en oubliant qui il est et ce qu'il fait (en se concentrant et en s'impliquant pourrait-on dire d'une façon plus rationnelle), mais c'est toujours en laissant de côté les traits les plus essentiels de sa personnalité. Chez Lubitsch , lorsque grimé en Colonel Erhardt surgit sa jalousie concernant les propos du professeur sur sa femme, il sera démasqué (son héroïsme, en refusant de laisser le professeur partir même sous la menace d'une arme n'est pas de son essence, il n'est donc plus Joseph Tura mais quelqu'un d'autre, un être qui ne se serait pas révélé sans ces évènements). De la même manière l'un des comédiens qui l'accompagne dans cette mascarade nazie par sa manière très théâtrale de faire le soldat ajoutera aux soupçons du professeur. Dans To be or not to be , les personnages ne peuvent vaincre qu'en essayant au maximum de faire fi de leur personnalité véritable.

TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch – 1942 / Alan Johnson – 1983)
C'est pour cela que l'on peut affirmer que c'est en n'étant pas eux-mêmes que les "théatreux" arriveront à leur fin, par le courage, lorsque, poussés à bout par les humiliations et privations de cette occupation, ils sublimeront leur talent et leur audace comme ils n'auraient jamais pu le faire autrement. C'est l'instinct de survie qui les pousse à faire appel à cette force que possède tout être humain, cette faculté d'utiliser leurs dons en dépit de leurs défauts, de leur personnalité, de ce qui fait qu'ils "sont" habituellement. A l'inverse des Cahiers on peut ainsi affirmer que les personnages réussissent non pas parce qu'ils sont et que les nazis ne sont pas, mais plutôt parce qu'ils ne sont pas face à des nazis incapables d'être quelqu'un d'autre qu'eux mêmes... Ce choix d'être ou de ne pas être n'existe d'ailleurs plus pour eux passé un stade du métrage car le non-être ici est bel et bien la mort, c'est là la clé de leur héroïsme et aussi de leur bonheur. L'ironie voudra que ce soit Joseph Tura qui soit la clé de voûte des opérations par ses talents d'acteur alors que les personnages des films ne cessent de répéter qu'il est mauvais ("votre mari a fait à Shakespeare ce que nous avons fait à la Pologne" dans la bouche d'un soldat Allemand ou "dire que tout repose sur ce cabot" venant d'un de ses collaborateurs) quand ils n'ignorent pas tout simplement qui il est. Joseph Tura prendra sa revanche en embobinant tout le monde, y compris en se faisant passer pour Hitler dans la version de Johnson .

TO BE OR NOT TO BE (Ernst Lubitsch – 1942 / Alan Johnson – 1983)

Schopenhauer écrivait : "Une vie heureuse est impossible ; ce qu'un homme peut attendre de plus élevé est une vie héroïque" ; nul ne sait ce qu'il adviendra du couple Tura et la fin ambigue des deux métrages laisse les perspectives ouvertes, mais la plénitude de leur vécu fait d'eux des personnages enviables, de vrais héros.





  • NOUS VOUS INVITONS A VENIR DISCUTER DE CES DEUX FILMS ET DU VASTE SUJET DES REMAKES DANS LA PARTIE DU FORUM CONSACREE A CET ARTICLE.


  • Filmographie sélective d'Ernst Lubitsch :

    That Lady in Ermine (1948)
    Cluny Brown (1946)
    A Royal Scandal (1945)
    Heaven Can Wait (1943)
    To Be or Not to Be (1942)
    That Uncertain Feeling (1941)
    The Shop Around the Corner (1940)
    Ninotchka (1939)
    Bluebeard's Eighth Wife (1938)
    Angel (1937)
    The Merry Widow (1934)
    Veuve joyeuse, La (1934)
    Design for Living (1933)
    If I Had a Million (1932)
    Trouble in Paradise (1932)
    One Hour with You (1932)
    Broken Lullaby (1932)
    Une heure près de toi (1932)
    The Smiling Lieutenant (1931)
    Monte Carlo (1930)
    Paramount on Parade (1930)
    The Love Parade (1929)
    Eternal Love (1929)
    The Patriot (1928)
    The Student Prince in Old Heidelberg (1927)
    The Honeymoon Express (1926)
    So This Is Paris (1926)
    Lady Windermere's Fan (1925)
    Kiss Me Again (1925)
    Forbidden Paradise (1924)
    Three Women (1924)
    The Marriage Circle (1924)
  • Filmographie d'Allan Johnson :

    Solarbabies (1986)
    To Be or Not to Be (1983)
  • Filmographie de Mel Brooks:

    Dracula : Dead and Loving It (1995)
    Robin Hood : Men in Tights (1993)
    Life Stinks (1991)
    Spaceballs (1987)
    An Audience with Mel Brooks (1983) (TV)
    History of the World : Part I (1981)
    High Anxiety (1977)
    Silent Movie (1976)
    Young Frankenstein (1974)
    Blazing Saddles (1974)
    The Twelve Chairs (1970)
    The Producers (1968)


  • DVD :
    Le film original de Lubitsch se trouve en deux versions en zone 2 : celle de Films sans Frontières , mal chapitrée, à l'image de piètre qualité et recadrée mais très bon marché ; et l'édition Canal +, nettement plus soignée mais aussi plus onéreuse.

    Le remake d'Alan Johnson existe en zone 2, édité par la Fox . Ce disque présente un léger effet de grain mais le format est respecté et la qualité globale demeure plus que convenable.









Mardi 13 Septembre 2005
Stephane Lapeyre

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