|
John CARPENTER
LE CINEMA DE JOHN CARPENTER : Introduction et portrait
John Carpenter photographié par Oliver Roller
“What scares me is what scares you.” - John Carpenter
Les grands réalisateurs se reconnaissent souvent à un style, à des manies, à des obsessions aussi... sans ambages, on peut d'ores et déjà affirmer que John Carpenter est de ceux-là, enrichissant le genre du cinéma fantastique depuis maintenant trente ans. Chacun de ses films est une pierre supplémentaire à un édifice que l'on a longtemps considéré comme instable, le temple du fantastique ayant de tous temps été déconsidéré de par l'affirmation que les matériaux qui le constituaient étaient de mauvaise qualité. Pour nombre d'initiés et pour le grand public (de façon plus récente) cette affirmation est battue en brèche par un amoncellement de métrages de grande qualité. Romero, Cronenberg, Raimi et beaucoup d'autres ont voué une partie non négligeable de leur carrière (quand ce n'est pas leur carrière entière) à un genre, parachevant de lui donner une crédibilité contemporaine au delà des classiques dont on pouvait parfois se demander si le respect qui leur était accordé était du à leurs qualités ou au charme suranné de leurs représentations désuètes. John Carpenter est de ceux-là ; en une vingtaine de longs métrages, il a su aborder nombre de thèmes originaux ou classiques au travers d'images soignées et de choix esthétiques révèlant souvent son statut d'auteur. On a dit beaucoup de choses sur John Carpenter, beaucoup sont vraies, d'autres moins ; qu'il est un des plus grands réalisateurs de fantastique de ce siècle et du précédent, qu'il ne réalise que des westerns, que c'est un opportuniste manquant d'originalité, autant de questions que seule une approche minutieuse de sa filmographie peut clarifier.
Né à Carthage dans l'état de New York, fils du responsable du département musical de l'université du Kentucky, celui que l'on appelle Big John mettra au point ses premiers courts métrages en 1962 avant de gagner un Academy Award pour le meilleur court d'action en 1970. Entre-temps il intégrera l'USC Film School de Los Angeles à une époque bénie où les intervenants s'appellent Welles, Hawks, Ford, Hitchcock, Polanski ou Wilder.
Son premier long métrage, Dark Star en 1974, tourné avec la collaboration du trop rare Dan O'Bannon (qui sera plus tard scénariste d'Alien de Ridley Scott et le réalisateur du culte Return of the living dead) est en fait un film de fin d'études, grâce auquel John Carpenter aura l'occasion d'inviter son ancienne école à aller se faire voir lorsque celle-ci se proclamera propriétaire des bandes. Si le talent de Carpenter apparaît de façon incontestable dans Assault on Precinct 13(1976), film indépendant et premier témoignage éclatant de la maîtrise de l'espace de ce dernier, c'est avec Halloween (1978) que sa carrière prendra un réel essor, énorme succès commercial au regard de l'investissement initial (dans les 300 000 $).
Film d'horreur efficace, il met en place tous les ingrédients d'un sous-genre promis à un bel avenir d'exploitation, le slasher-movie, dont la trame est toujours la même : un groupe de jeunes est la proie d'un tueur auquel seule échappe celle qui se sera montrée la plus sage en s'abstenant de batifoler et de copuler face à cette menace. Jamie Lee Curtis incarne dans le film une adolescente traquée par un dangereux malade mental échappé d'un asile. Film divertissant ayant pour vocation première d'effrayer, Halloween n'est pas dénué de finesse, l'idée du refoulement sexuel et son rapport avec la mort est remarquable. La technique de mise en images employée est bien celle de Carpenter, de longs travellings, des plans relativement lents nous plaçant au coeur de la vision du tueur. Le public sera conquis inconsciemment par tous ces atouts, consciemment par l'angoissante et obsédante mélodie matraquée durant tout le film et par le concept depuis usé jusqu'à la corde du tueur masqué. Fort de ce succès planétaire, Carpenter est maintenant en mesure de réaliser ses projets, de mettre en images ses visions.
The Fog (1980), après un intermède de deux téléfilms, nous remet en présence de la scream-queen Jamie Lee Curtis mais dans un rôle moins central de par la structure du film (sans oublier la présence d'Adrienne Barbeau, épouse du réalisateur que l'on retrouvera dans Escape from NY et Someone is watching me pour la télévision). Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que JC a ses acteurs fétiches : Kurt Russel (5 films) et Donald Pleasance (3 films) pour ne citer qu'eux mais aussi son producteur fétiche, il a en effet souvent travaillé avec la regrettée Debra Hill sur des productions de petite et moyenne envergure financière, celle-ci collaborant à l'écriture. On est donc face à une petite fabrique de film organisée entre des individus qui se connaissent bien et semblent travailler en parfaite harmonie. On comprend dès lors que les tentatives de séduction des studios ne soient pas une priorité pour JC.
WESTERN ET MAITRISE DE L'ESPACE" Quand j'ai commencé à faire ce métier, c'était pour réaliser des westerns, c'est la raison principale pour laquelle je suis entré dans l'industrie du cinéma. " - John Carpenter La lumière orangée et l'esthétique très "outlaw" des chasseurs de goules dans Vampires, le duel pipé auquel se livre Snake Plissken dans Escape from LA, son long manteau noir façon western spaghetti, le cadrage et le montage de Escape from NY, ce John T. Chance qui traine dans le générique d'Assault on Precinct 13 … Les affinités de Carpenter avec le cinéma de Hawks sont connues (ne serait-ce que parce que celui-ci est à l'origine du remake de The thing from another world), son amour du western aussi. Si il n'a pas à ce jour tourné de western, nombre de ses films sont imprégnés du western. Assault on Precinct 13 n'est d'ailleurs qu'un remake déguisé de Rio Bravo (Howard Hawks, 1959). Le personnage de Snake Plissken, connu de tous les protagonistes des deux films le mettant en scène, jouit d'une réputation analogue à celle des héros de western. On peut même prétendre que Plissken est à lui seul l'incarnation du western, cow boy projetté dans un univers où les règles sont bien différentes de celles du western, celui-ci s'escrimant à soumettre les autres protagonistes.
Le western n'est plus vraiment un genre à la mode même si on constate une certaine nostalgie du genre avec Unforgiven (1992) de Clint Eastwood ou Open range (2003) de Kevin Costner. Mais les préceptes de cadrages et de rythme qu'il met en place semblent convenir à un réalisateur économe de mouvements, privilégiant la précision des plans. A ce titre Assault on Precinct 13 est un modèle du genre, le siège permet une mise en place de l'action relativement lente et une précision spatiale assez remarquable pour un film au budget serré (mais tout de même en 2 :35 :1). Le format de l'image est essentiel pour Carpenter, les réalisateurs qui l'ont inspiré (Hawks, Ford) n'en pensaient pas moins. Format et technique sont ici liés, l'image est conçue de façon picturale, les extérieurs prennent toute leur valeur et sont opposés aux intérieurs par la limitation que ces derniers imposent dans la conception des plans, dès lors les personnages acquièrent d'autant plus facilement cette stature propre aux westerns (il suffit de suivre les pérégrination de Snake Plissken pour s'en persuader). Carpenter entretient avec ses héros une relation particulière, le seul fait qu'il ait eu recours à quatre reprises aux services de Kurt Russel est en soit révélateur du fait qu'il recherche quelque chose de précis, une stature, une présence. LA CONCEPTION DE L'HEROISME" I don't give a fuck about your war or your president ! " - Snake Plissken dans Escape from NY Beaucoup de films de John Carpenter mettent en scène un héro charismatique ; du flegme de McReady dans The Thing à la rudesse de Jack Crow dans Vampires en passant par le cynisme de Plissken dans Escape from NY et LA, l'entièreté de leur caractère préfigure leur destin, celui-ci est d'ailleurs parfois d'une certaine noirceur (la mort dans The Thing dont la fin a bien failli être toute autre). Le public affectionne les héros au caractère entier mais semble dans sa majorité les préférer quand ils incarnent des valeurs familiales (sinon pourquoi sauver des femmes ?) ou positives (sauver des vies, s'en sortir, apporter un message d'espoir). Dans cette attente, on peut difficilement comprendre le succès de Snake Plissken qui reste en général satisfait de sauver sa peau sans se soucier des morts laissés sur son parcours et tend à garder une haine tenace en fin de métrage (contre l'autorité dans Escape from NY, peut-être contre l'humanité toute entière dans Escape from LA). Quant à Jack Crow (Vampires), sa haine, bien que justifiée par un traumatisme datant de son enfance semble disproportionnée, cultivée par un personnage qui n'a de respect que pour ses compagnons d'armes.
Jack Burton (Big trouble in little China), anti-héros primaire, est le reflet de ces personnages, s'il se tire de toutes les mauvaises situations, si rien ne l'atteint et si son entourage semble bénéficier de cette invincibilité qui caractérise une certaine production de films destinés à un public familial, tous ces accomplissements ne sont pas de sa responsabilité mais de celle de son équipe, du hasard (parfois de besoins scénaristiques et commerciaux …). Sur ce dernier point, si Big trouble est un film moins noir, à la violence moins réaliste, c'est au prix de perdre le personnage du héros. Jack Burton est dépeint comme un beauf chanceux, on perd ici un héroïsme substanciel au profit d'une plus grande légèreté (pas de victime et "happy end" des plus classiques).
C'est là que le cynisme du réalisateur quant à la notion même de héros rejaillit, Burton est sacrifié aux impératifs commerciaux de production des studios. Ecarter la noirceur, encadrer l'action de légèreté édulcore le réalisme et l'héroïsme. Le réalisateur semble prendre beaucoup de plaisir à tourner Jack Burton en ridicule, il condense ainsi les tensions issues des compromis commerciaux qui sacrifient souvent la caractérisation des personnages sur l'autel d'une simplicité excessivement considérée. Nous sommes assez loin de penser que le réalisateur dissident que nous connaissons a courbé l'échine devant les requêtes des studios. En revanche on peut penser qu'il se plait à en jouer et seul Burton semble soumis à son public par un héroïsme feint, naïf, peu crédible.
Pour Carpenter, le vrai héros c'est Napoleon Wilson, prisonnier d'Assault on Precinct 13, son apparente imprévisibilité cache une grande intégrité et son charisme est rehaussé par la noirceur du final (pas d'évasion comme dans le lamentable remake mais juste l'obtention de l'estime de celui qui pourtant semblait incarner un adversaire, ce dernier lui rendant les honneurs en lui offrant une sortie digne). Carpenter aime les héros ambivalents dont la dureté n'est pas incompatible avec une certaine humanité, mais prend toujours la précaution de ne pas leur conférer cette indigne et irréaliste tendance naturelle à vouloir sauver le monde (The Thing excepté), ils sont juste poussés comme nombre d'êtres humains à lutter contre leur condition (trauma d'enfance pour Jack Crow, condition de prisonnier pour Napoleon Wilson, regret d'une certaine époque pour Plissken).
Une scène coupée du montage de Escape from NY est révélatrice ; il s'agit du hold-up raté qui voit Plissken se faire capturer dans le métro en rebroussant chemin pour porter secours à son complice. Cette séquence humanisante du personnage, même si elle n'a pas été retirée pour cette raison aux dires du réalisateur, porte atteinte à la dureté du personnage. C'est ce même personnage qui passe devant une scène de viol dans le même Escape from NY sans intervenir. Pourtant celui-ci n'est pas une incarnation du mal, il n'est que celle d'un homme qui ne dispose que de peu de temps pour sauver sa peau.
FACE AUX STUDIOS" In France I'm an author, in Germany a movie maker, in England I'm a horror movie director and in the United States, I'm a bum ! " - John Carpenter Suite au succès énorme d'Halloween, John Carpenter va rapidement intéresser les studios, mais cette relation ne sera pas idyllique pour un certain nombre de métrages/raisons. The Thing tout d'abord, remake de La chose d'un autre monde de Hawks, le film est une perle de noirceur et de réalisme dans le cadre d'un thème – celui de l'extra-terrestre qui se déplace en utilisant le vaisseau corporel humain – qui a donné lieu à de multiples représentations : minimalistes (Body Snatchers d'Abel Ferrara ou L'Invasion des profanateurs de tombes de Don Siegel), ridicules (le très surestimé et plagieur The Faculty de Robert Rodriguez), célèbres (Alien de Ridley Scott et ses suites) ou moins célèbres (Hidden de Jack Sholder). Loin de toute originalité, Carpenter livre ici un film sans tabous et étonnant de profondeur. Il se laisse aller à filmer les mutations/mutilations les plus imaginatives voire les plus inconcevables avec un succès certain. Il y a là autant que les qualités de réalisation, le témoignage d'une capacité à savoir s'entourer en particulier pour des effets spéciaux qui sont la pierre angulaire du métrage. A une époque où le numérique n'existait pas, Rob Bottin fait exploser les corps, en fait surgir des tentacules, permet l'exposition presque complaisante, "scientifique", anatomique de ces mutations (qui peut oublier cette tête sur pattes...).
Cette association entre les délires de l'équipe des effets spéciaux et l'économie d'effets de cadrage du réalisateur produisit un petit chef d'oeuvre dont l'insuccès totalement injuste rencontré à sa sortie en salles semble être explicable par la sortie simultanée sur les écrans d'ET de Steven Spielberg . Le public a préféré aller en famille s'extasier devant les aventures d'un enfant en manque de la figure paternelle et d'un extra-terrestre doux perdu plutôt que de s'aventurer devant l'exposition de violences sanglantes évoquant tour à tour la suspicion dans un groupe d'hommes, la maladie (comment ne pas songer au SIDA ou au cancer ?), le sacrifice humain, les lois biologiques vouant les espèces les plus faibles à l'extinction. Peut-on leur en vouloir ? Oui, car si cet échec commercial a depuis été largement rattrappé (The Thing est réellement devenu culte), l'acharnement de critiques bien pensants et très sûrement incompétents pèse lourd dans la balance des producteurs.
A ce titre, on peut se demander si Starman (1984) n'est pas une tentative pour John Carpenter de prendre à rebours les valeurs qui avaient été les siennes en reprenant les grandes lignes d'ET mais avec un certain anthropomorphisme en faisant apparaitre l'intru sous les traits d'un amour perdu. Sans doute opportuniste, le film souffre d'un montage parfois abrupt et d'une certaine mièvrerie même s'il reste un divertissement plaisant (le duo Jeff Bridges/Karen Allen fonctionne bien) et ici tout public. Divertissant est aussi le mot qui convient à Christine (1983), inévitable adaptation de Stephen King où le paranormal vient au secours d'une adolescence ingrate. Si l'adaptation est bien supérieure à la moyenne des mises en images de l'œuvre de King, on est face au film sans doute le moins Carpentérien de son œuvre, si le bouleversement d'un destin est un thème ici présent, ce drame adolescent est avec Starman, un des films les moins personnels de son parcours.
Ce n'est qu'en 1986 avec Big trouble in little China que notre homme revient à un cinéma moins conventionnel et moins familial. Hélas, en avance sur un temps qui ne connaît pas encore le cinéma asiatique et qui ne reconnaît pas l'intérêt de références aussi éloignées de son univers, le film sera un bide au box office. Le public du petit monde occidental (y compris européen) campe sur ses préjugés, sur un manque de curiosité et d'humour certain, incapable de songer qu'il consacrera Kill Bill (Quentin Tarantino, 2003/2004) près de 20 ans plus tard.
Il est trop tard pour Carpenter, les studios n'ont en effet que faire d'un homme imprévisible et qui ne sait visiblement pas plaire au public. Ce dernier est donc contraint de rejoindre la résistance des productions indépendantes, ce monde du cinéma qui n'a de limites que celles de la finance. Dans cet univers là, on trouve un Carpenter différent, libéré, plus créatif. LE ROI DU B MOVIE ?" Most of us come from the world of low-budget features. You learn to work quickly. " - John Carpenter On peut lire un peu partout que Carpenter est le roi du film de catégorie B, mais on peut légitimement se demander ce que signifie cette appellation et si on peut effectivement y ranger tous les films de Big John. On dit le genre reposer sur de petits budgets, misant sur l'action et le fantastique (ou l'horrifique) et où le dosage action/humour/romance/érotisme est savamment étudié pour flatter le vidéophile dans le sens du poil.
Initialement, les seuls éléments distinctifs des séries B étaient leur budget et les thèmes et genres choisis misant sur les goûts du moments. On peut émettre de sérieux doutes quant à la validité de cette définition à une époque où nombres de productions destinées à un public très large utilisent grandement ces archétypes (seul le budget semblait les exclure de cette appellation mais on parle désormais de "série B à gros budget"). Dans une certaine logique, Carpenter ne serait que le précurseur d'une certaine forme de cinéma populaire (encore que son approche scénaristique est loin d'être aussi démagogique que le genre sus-cité), cinéma tournant actuellement en rond faute de disposer d'un formalisme acceptable (montage systématiquement trop serré, caméra souvent trop instable, angles de vues inutilement acrobatiques).
On peut distinguer des thématiques très prisées du public chez Carpenter, mais œuvrer dans le fantastique n'est pas en soi de nature à permettre la qualification de réalisateur de séries B surtout lorsque la qualité technique et l'intérêt des thèmes sous-jacents sont du niveau que l'on connaît. Le "B" s'est toujours caractérisé par une tendance très nette à traiter de thématiques et de genres en vogue, mais Carpenter a de tous temps traité du fantastique. Dès lors l'appellation semble injustifiée, à moins de considérer que le fantastique est en soi du B.
L'origine est sans doute l'assimilation fréquente (pour ne pas dire la confusion) qui est faite entre le cinéma fantastique et la qualité au rabais (même si historiquement le "B" a maintenu un niveau de qualité relativement bon), quant on sait que Carpenter est qualifié de maître de l'horreur (sans doute depuis Halloween et sûrement pour cette unique raison à notre sens, sa filmographie révélant plus d'œuvre de science-fiction et d'anticipation que de films d'épouvante au sens propre du terme). On comprend mieux la relégation en vidéoclubs et la mauvaise presse d'actualité. Mauvaise presse d'autant plus injustifiée que les financements indépendants de ses films et les budgets, par conséquent modestes, font de lui un artiste du 7ème art capable de concilier rigueur financière, liberté de propos et plaisir du public.
C'est indéniable dans Prince of darkness (1987) où le paranormal est confronté à la science, le traitement est ici exempt des clichés habituels sur le scientisme et le rythme sait se faire lent pour mieux insinuer une atmosphère propice à cette rencontre avec le mal.
C'est encore plus évident dans They Live (1988, connu sous le titre Invasion Los Angeles) véritable pamphlet paranoïaque sur le pouvoir des images que Descartes n'aurait pas renié. Adaptation d'un roman, ce film met en scène John Nada, sans-abri qui découvre que la terre a été envahi par des extra-terrestres qu'il ne peut identifier qu'avec des lunettes de soleil spéciales. Ce combat contre l'évidence, contre le sens le plus utilisé, ce n'est pas un hasard s'il est confié à un personnage manquant de charisme et d'intelligence, car Nada c'est tout le monde (et "rien" en espagnol) comme si le réalisateur voulait attirer l'attention du public sur l'emballage des films, sur ce grand vide emballé avec soin pour séduire. Les "buy" et "consume", messages subliminaux cachés derrières les affiches s'adressent bien au consumérisme rapporté au cinéma et le long combat entre Nada et Frank (ce dernier refusant d'essayer les lunettes tendus par son ami au point d'en venir aux mains), une allégorie de la difficulté d'ouvrir les yeux à ceux qui ne voient pas (le public). L'HOMME A TOUT FAIRE" On se demande si John Carpenter ne s'est pas ennuyé sur le tournage. " - Eric Libiot (Première) à propos du Village des Damnés On sait que Carpenter écrit souvent ses films, seul ou en association avec la regrettée Debra Hill par exemple, en ce sens il peut être considéré comme un auteur au sens propre du terme, à l'instar de tous ceux qui portent un film depuis son écriture jusqu'à sa réalisation (il écrira ou participera à l'écriture d'une trentaine de scénarios). Loin de céder à l'appel institutionnel de l'adaptation de romans, celui-ci a mis au monde nombre de personnages qui resteront dans la mythologie relativement restreinte des héros originaux du cinéma fantastique.
Cette originalité, la volonté et la capacité de travailler au-delà du seul poste de réalisateur (dont le rôle tend à se restreindre sous la pression de l'industrie) au montage (quitte à prendre des pseudonymes) ou à la production (même si cela est de nos jours courant) par exemple font de ses films des œuvres homogènes et fines, visant à transporter le spectateur dans un but autre qu'une simple représentation filmique de faits attrayants sur la papier. Il ne faut pas omettre la conception d'un grand nombre de ses bandes originales (il totalise près de 20 participations à une bande originale), cette habitude sans doute héritée de la formation universitaire de son père, donne à ses films un cachet supplémentaire lui permettant de s'extraire du pathos symphonique si dommageable de nos jours à nombre de ses concurrents.
En effet, nul doute que l'ambiance sonore quelque peu électronique et caractéristique de films tels qu'Assault on Precinct 13, Escape from NY (en collaboration avec Howard Shore) ou plus simplement d'Halloween dont la rythmique 5/4 lui avait été apprise par son père lorsqu'il était enfant (la simplicité et la répétition contribuent ici à instaurer un climat oppressant), permettent une sublimation de la mise en images. Ces compositions sont parfois l'occasion de s'associer (avec Alan Howarth ou de façon plus surprenante avec le groupe de thrash-métal Anthrax) afin d'éviter l'enlisement musical si fréquent auquel peut donner lieu la composition de bandes originales de films.
ATTENTISME, RETRAITE ET ESPOIRS" I told you you'd better hope I didn't make it back. " - S. Plissken in Escape from LA Le succès des productions indépendantes permettra la mise en boîte de deux films, Memoirs of an invisible man (1992) d'abord, qui d'un point de vue purement technique et malgré des effets spéciaux vite datés, exploite intelligemment la narration d'un film où on ne voit pas le héros ! Escape from Los Angeles (1996) ensuite, suite/remake de Escape from NY où ce cher Plissken reprend du service et donne à Carpenter, sous prétexte de rentabilité d'un concept, l'occasion de reprendre sa tribune la plus efficace et d'égratigner un peu tout le monde, à commencer par l'autoritarisme et l'impérialisme des Etats-Unis. Dans ce film, le duo Carpenter/Russel fonctionne à plein régime et donne de bons résultats dans une mise en abîme admirable pour ce type de production, tout le monde voulait le retour de Plissken et celui-ci envoie l'humanité entière se faire voir dans un final d'anthologie.
Signalons en vrac pour le reste Village of the Damned (1995), remake du film de Wolf Rilla de facture honnête, deux segments du film à sketches Body Bags (1993) et deux immanquables : In the mouth of madness (1995) et Vampires (1998). Le premier constitue une remarquable mise en images d'un cauchemar quelque peu Lovecraftien, tentative réussie de Carpenter d'une approche de la folie et première recherche d'horreur pure depuis Prince of darkness même si ici vue l'ampleur de la tâche, on eut préféré des moyens plus importants .
Le second est bien dans la veine du maître puisque même les jacquettes de vidéos-club, qui ne brillent généralement pas par leur pertinence, retiendront qu'il s'agit d'un "film de vampires tourné comme un western". Si la formule est maladroite, elle résume bien l'intention de Carpenter de s'extraire de tous les poncifs gothiques et romantiques mis à mal par une exploitation graphique et métaphorique facile (dont le fossoyeur en chef est sans doute Anne Rice) pour nous replonger dans la sauvagerie du thème de la lutte entre des vivants et des morts qui ne le sont pas vraiment. Ce thème n'avait guère été exploité dans ce sens que dans la série des Blade avec plus ou moins de talent selon les opus. Ici, James Woods est bluffant en chasseur de vampires et les teintes rouge/orangé poussiéreuses donnent à cette course vers le soleil entre le bien supposé et le mal une envergure et un style qui font immanquablement songer aux grandes heures du western dit "crépusculaire".
Suivra Ghosts of Mars, film quelque peu déroutant dans son rythme et qui n'a pour seule ambition que de donner lieu aux thèmes chers à Carpenter (le siège, l'alliance entre les bons et les supposés méchants) dans un film dont le rouge vif peine à masquer le mélange de Escape from NY et Assault on Precinct 13.
Peu actif depuis Ghosts of Mars, John Carpenter n'a donné de nouvelles que dans le cadre de la série Masters of Horror dont le principe louable et les résultats inégaux font de cette série le point de rencontre entre d'anciens maîtres déchus et de laborieux débutants. Si Cigarette Burns (La fin absolue du monde - saison 1) avait pu surprendre par sa violence et sa noirceur bienvenue, on ne peut que déplorer l'aspect série Z de Prolife (saison 2) dont le sujet assez limité ne condamnait tout de même pas le réalisateur à un final aussi ridicule. On ne peut tout de même s'empêcher de penser que Carpenter, contrairement à Tobe Hooper dont le gâtisme avancé devrait lui valoir une interdiction de tourner, parsème sa narration d'idées intéressantes, confrontant la puissance paternelle à la détresse d'une jeune fille en proie à une grossesse que personne ne peut désirer… Le problème de l'usage des armes à feu aux Etats-Unis est lui aussi abordé sans se confondre avec le fanatisme religieux lui aussi écorné.
Cigarette Burns surprend par sa violence et sa noirceur, l'idée de mêler légende urbaine (la légende du snuff movie a de toute évidence inspiré cet épisode), on ne peut non plus s'empêcher de penser à l'Antre de la folie (In the mouth of madness , 1995) par le traitement donné au pouvoir de la violence visuelle.
Quand on connaît la position de Carpenter concernant la violence à l'écran (loin de s'y opposer, on peut affirmer qu'il croit à la force cathartique et politique de la violence graphique), il serait ridicule de voir dans Cigarette Burns un pamphlet contre cette même violence. Carpenter déclare ne pas toujours comprendre pourquoi ses films font l'objet de tant d'interprétations et de surinterprétations mais face à des niveaux de lecture variant d'un métrage à un autre, il est plus que tentant de creuser les intentions idéologiques et artistiques du réalisateur.
Le cinéma de John Carpenter est divertissant, c'est indéniable, qualitativement souvent très avancé mais surtout passionnant ; il demeure l'un des rares cinéastes américains de gauche à cumuler filmographie conséquente, propos incisifs et analyse pertinente de la société tout en restant fidèle à la tradition hollywoodienne du cinéma-divertissement. On attend donc un long métrage de l'auteur, dont les dernières œuvres laissent penser qu'il a encore beaucoup à donner à un public et à un cinéma de genre baignant beaucoup de nos jours dans l'autosatisfaction. Il peut sembler peu rassurant de considérer que selon ses propres termes ne rien faire est très agréable mais on ne peut que douter que cela dure, si on peut penser l'homme fatigué de ses déceptions face à une industrie qu'il qualifie lui-même de cynique, si le rythme de travail n'ira pas en augmentant, John Carpenter a encore des idées, des projets pour une œuvre qui n'est donc pas encore achevée. En tous cas espérons-le.
Réactions et discussion au sujet de Big John et de sa carriére sur notre Espace de discussion
2006 - Prolife (Les Maîtres de l'Horreur - Saison 2 épisode 4) 2005 - Cigarette Burns (Les Maîtres de l'Horreur - Saison 1 épisode 8) 2001 - Ghosts of Mars 1998 - Vampires 1996 - Escape from Los Angeles (Los Angeles 2013) 1995 - Village of the damned (Le Village des damnés) 1995 - In the mouth of madness (L'Antre de la folie) 1993 - Body bags (TV) 1992 - Memoirs of an invisible man (Les Aventures d'un homme invisible) 1989 - They live! (Invasion Los Angeles) 1988 - Prince of Darkness (Prince des ténèbres) 1986 - Big trouble in Little China (Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin) 1985 - Starman 1984 - Christine 1982 - The Thing 1981 - Escape from New York (New York 1997) 1980 - The Fog 1979 - Halloween (Halloween, La Nuit des masques) 1978 - Assault on Precinct 13 (Assaut) 1978 - Elvis (Le Roman d'Elvis) (TV) 1978 - Someone's watching me! (Meurtre au 43e étage) (TV) 1974 - Dark Star NB: De grands remerciements à Olivier Roller pour son accord pour l'utilisation du portrait de John Carpenter qu'il a fait à Paris en 2001. Pour découvrir le travail du photographe, nous vous invitons chaleureusement à visiter son site ici. Dimanche 10 Juin 2007
Stéphane Lapeyre (Plissken)
Accueil | Envoyer à un ami | Version imprimable | Augmenter la taille du texte | Diminuer la taille du texte Nouveau commentaire :
Robert ALDRICH | Dario ARGENTO | Kathryn BIGELOW | Leos CARAX | John CARPENTER | Joe DANTE | Fernando DI LEO | John FRANKENHEIMER | Lucio FULCI | Scott HICKS | Alfred HITCHCOCK | Nicholas RAY | Jean RENOIR | Michael RITCHIE | Seijun SUZUKI | King VIDOR |
|
|
|
|
